Sy était le conteur et le griot des Sarakolé dans Gao.
Il était le parleur de la tradition,
L’historien réputé du Fouta-Djalon et du Fouta-Toro,
De tous le pays et ses environs.
Les habitants du pays et les peuples voisins,
Les Malinké, les Maninka, les Manding, les Soninké, les Soninka,
Tous se délectaient de ses paroles sans fin
Son éloquence se racontait partout dans Bamako des Bambara.
Tous les peuples avoisinants,
Les Wolof de Ndakaru, les Sérères, les Bassaris et les Baoulé
Venaient en nombre croissant
Le vénéré même des Diola, des Peuls, des Lébous et des Ewé.
Tous l’écoutaient discourir sur le règne de Samory Touré ;
Chanter avec passion les batailles d’Ousman Dan Fodio ;
S’émouvoir des merveilles de l’Empire Songhaï oublié ;
Décrire pour Kankan Moussa les pieux dorés des chevaux.
Mais un jour vint,
Où dans son plat d’atiéké il avala une fourmi,
Dans sa galette de mil il mâcha un iule cuit.
Sort d’un devin,
Sy avait ainsi souillé sa langue et son palais
Des jours après il ne mangeait ni ne parlait.
En plus du sens du gouter,
Sy avait aussi perdu sa verve et sa diction
Et prenait très mal sa dantesque situation.
La douleur lui faisait perdre toute vie,
Au remord aigu il perdait toute envie
Les railleries de ses rivaux le rendaient aphasique
De l’absence de mots se lisait un sort mélancolique.
Plus de vraie histoire pour les Sarakolé ;
Plus de conte pour les Toucouleurs de Gao ;
Plus de célèbre griot connu de Dengué ;
Plus témoin au Fouta-Djalon ni au Fouta-Toro.
En vue de sauver leur bienaimé conteur,
Les habitants de Gao résolurent de lui laver la bouche
Avec une mixture de karité, savon et kola en poudre.
A défaut de ramener le sens du gouter et l’éloquence du poète
L’auditoire fuyait non seulement sa voix devenue rocailleuse,
Mais également sa bouche qui dégageait une mauvaise haleine.
Plus personne ne venait l’écouter,
Plus personne ne pouvait l’aimer.
Sy avait perdu sa voix, Gao aussi.
Gao avait perdu son conteur,
Et son récit historique tout le pays.
Faute de conteur materné, la nation est sans histoire
Sinon celle tronquée que disent ceux venus d’ailleurs.
Aarhus, 4 avril 2010